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Bénin : Interview exclusive avec Robert AOUAD, le DG de ISOCEL Télécoms, personnalité incontournable et agissante de l’économie numérique et de l’entrepreneuriat

Il y a 23 ans lorsqu’il foulait le sol Béninois, Robert Aouad, 53 ans et d’origine Libanaise faisait carrière dans la production cinématographique. Il revenait ainsi des États-Unis où il a passé trois années dans une société de production, après des études de droit en France. Bercé par sa passion, mais très opportuniste, Robert Aouad saisit l’occasion de l’arrivée de la téléphonie mobile au Bénin dans les années 2000 pour lancer progressivement sa société qui deviendra dix années plus tard, le géant des télécommunications et de l’Internet dans le secteur privé au Bénin : Isocel Télécoms. Très modeste malgré le succès fulgurant que rencontre son entreprise, Robert Aouad mise sur le déploiement de la fibre optique pour révolutionner le secteur. Il reçoit dans la matinée de ce vendredi 7 décembre, une équipe du magazine InAfrik pour une interview exclusive.

Magazine InAfrik : D’autodidacte à expert en télécoms : une histoire vraie ?

Robert Aouad : Cette histoire a commencé en 2000, avec l’arrivée de la téléphonie mobile au Bénin. Nous faisions nos premiers pas dans la télécommunication, en vendant des cartes Sim et cartes de recharge de téléphone GSM. C’est à partir de cette époque que nous avons commencé à nous intéresser aux télécommunications en général. Entre 2000 et 2005, il y avait un besoin de développer l’Internet au Bénin. C’est pour cela que nous avons monté le projet Isocel entre 2006 et 2008, et avons commencé la commercialisation de nos produits en 2008. Nous avons fêté cette année, nos 10 ans d’existence au Bénin.

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Pourriez-vous raconter cette belle histoire qu’est Isocel, dix années plus tard ?

Il y avait toujours un besoin de raccorder des clients qui n’étaient pas dans les zones de couverture des réseaux en cuivre à l’époque. Raison pour laquelle nous avons commencé à utiliser des technologies en boucle locale radio. C’est ce qu’on a fait pendant 10 ans et on continue toujours à le faire. Actuellement, nous avons entamé un déploiement en fibre optique qui est en train de se faire sur Cotonou depuis quelques semaines et qui va continuer en 2019-2020.

Qu’est-ce qui explique un tel succès dans un petit pays comme le Bénin ?

Nous avons su nous entourer de personnes ayant les compétences requises. Je pense aussi qu’on a pu comprendre la réalité du marché et les besoins des clients. Les années d’expérience nous ont fait assimiler et apprendre beaucoup de leçons. C’est à partir de cette expérience qu’on espère que les 10 prochaines années seront différentes des précédentes.

Depuis 2008, quelle a été votre stratégie ?

Nous avons beaucoup misé sur la qualité des services, l’écoute des clients tout en étant en mesure de répondre à leurs contraintes, préoccupations et besoins.

C’est sur ce volet qu’on a su se différencier. Cela n’a pas été facile parce qu’on évolue dans un environnement qui était en pleine croissance et où il y avait beaucoup de travail à faire aux niveaux réglementaire, officiel et gouvernemental. Pour y arriver, cela a pris du temps ; on a dû s’adapter à cet environnement qui n’était pas aussi très prêt pour faire face aux évolutions technologiques.

On vous présente aujourd’hui comme une personnalité incontournable dans votre secteur au Bénin !

Nous sommes un acteur parmi d’autres, certes qui se différencie par plusieurs aspects mais nous pensons qu’il y a de la place pour tout le monde et nous souhaitons toujours garder de bonnes relations avec nos collègues du même écosystème. C’est vrai que Isocel a pu acquérir une certaine notoriété au niveau sous régional. Nous en sommes fiers ; et fiers d’avoir pu créer un label qui a été conçu au Bénin, avec l’accompagnement et la participation de ressources locales.

Quel genre de Patron êtes-vous ?

Je suis un patron assez cool, c’est ce que mes collaborateurs disent. Peut-être même trop cool, je devrais être un peu plus strict et exigeant envers mon staff.

 

Robert AOUAD : ” Je suis un patron assez cool”

Comment appréhendez-vous le marché de l’Internet au Bénin, et en Afrique subsaharienne ?

Le marché va progressivement se consolider. Dans le secteur de la téléphonie mobile, il y avait cinq opérateurs, mais il n’y a pas de place pour eux tous. C’est la même chose pour les Fournisseurs d’Accès Internet (FAI). Il y a dix licences qui ont été données, sans compter Bénin Télécoms Services, ce qui fait au total onze acteurs. Il n’y a pas de place non plus sur un marché comme le Bénin pour onze FAI qui, chacun d’eux, va investir pour déployer son propre réseau d’accès, etc. Il y aura de la place pour la concurrence et deux ou trois acteurs qui vont sortir du lot.

Chaque opérateur devrait réfléchir et penser à sa stratégie, en sachant quel marché et quel besoin il veut satisfaire. Dans le cas de Isocel, pour les besoins du déploiement du réseau d’accès en fibre optique, nous avons procédé à une étude géomarketing qui nous a permis de définir les zones les plus rentables pour faire des investissements. Cette technologie est très coûteuse et nécessite des investissements assez conséquents, des périodes de retour sur investissement beaucoup plus longues. Il faut savoir où déployer les câbles, quelles sont les zones les plus denses et rentables. A partir de là, un travail assez profond a été fait. Ce qui nous a permis de déterminer le potentiel sur le grand Cotonou, qui s’étend à Abomey-Calavi, Porto-Novo et Ouidah : ce sont ces zones qui seront progressivement couvertes dans les mois et années à venir.

Êtes-vous aussi touché par la crise qui frappe les sociétés de télécommunication qui vendent de l’Internet mobile ?

En réalité, le marché est en train de changer. Il y a beaucoup moins d’usage des services télécoms traditionnels comme les appels sur les réseaux mobiles ou l’envoi des sms, alors que les gens utilisent les plateformes OTT (WhatsApp, Facebook, etc.). L’évolution a fait en sorte que les usages ont changé. Progressivement, les opérateurs mobiles commencent à fournir des services qu’ils ne pouvaient pas fournir, exemple du Mobile Money. Il y a des opérateurs qui ont pu saisir cette opportunité, pour en tirer profits et s’adapter aux changements de marché.

Le mouvement #TouchePasmesMo, une opportunité business pour les FAI ?

Je ne pense pas. Aujourd’hui, si on veut taxer le Méga Octet, on ne peut pas le faire uniquement pour l’opérateur mobile ; cela devrait toucher tout le monde. Il y a eu une bonne décision de lever cette taxe insupportable pour les utilisateurs. Le cas du Bénin était unique. Certains pays avaient taxé les plateformes OTT mais elles étaient beaucoup moins importantes que ce qui avait été pensé pour le Bénin. Aujourd’hui, on ne peut pas faire payer l’utilisateur parce qu’il commence à utiliser les plateformes OTT pour ses besoins de communication, et même pour des opérations commerciales.


J’ai lu la nouvelle décision de l’Arcep qui fixe le prix minime et le prix maximum et laisse libre choix à l’opérateur mobile puisque cette fois-ci, la décision ne concerne que les opérateurs mobiles. Nous n’avons pas le même nombre d’abonnés, ni le même montant d’investissement mais il faut que le marché s’équilibre et que l’opérateur se retrouve quelque part. De nos jours, les États tirent très peu de profits sur le trafic des OTT. Il s’agit d’un phénomène mondial dont seule l’économie d’échelle arrive à faire compenser autrement ce manque à gagner.

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Avez-vous prévu des opérations de développement ?

Pour les entreprises, nous allons proposer des services à valeur ajoutée. Et pour les particuliers, on est en train d’étudier des offres qui pourront accompagner l’offre Internet. Il y aura peut-être la possibilité de fournir des services de voix à nos abonnés fixes et peut-être des services de contenus audiovisuels en ligne. C’est une suite logique du très haut débit. Quand vous avez accès au très haut débit, vous avez la possibilité d’accéder à d’autres services en ligne comme la téléphonie, la télévision, le contenus audiovisuels des plateformes et des vidéos à la demande : ce sont des choses qu’on prévoit développer progressivement.

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Revenons à Isocel, la qualité des prestations de votre entreprise dépend principalement de quels facteurs, selon vous ?

La technologie qu’on utilise jusqu’à aujourd’hui ne nous permettait pas d’être aussi performant que nous le voulons. Mais avec la fibre optique, nous le serons et nous pourrons offrir de meilleurs débits et une meilleure qualité de service à nos clients.

C’est ce que l’utilisateur cherche. Bien entendu, il faut que le prix soit abordable et que cela soit un bon choix économique pour les foyers, les entreprises et les PME qui vont utiliser ces services.

Quel est votre taux de couverture d’Internet au Bénin  aujourd’hui ?


Nous avons une présence dans 22 communes. Après avoir couvert le sud avec la fibre, nous pensons aller vers le centre du pays et le nord. Il y a bien sûr des villes à fort potentiel telles que : Bohicon dans le Zou, Parakou dans le Borgou, Djougou dans l’Atacora. Dans ces zones, nous pensons déployer la fibre optique surtout dans les zones les plus peuplées. Nous n’allons pas nous limiter à le faire uniquement à Cotonou et à Porto-Novo.

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Il y a une différence entre un réseau de transmission national et un réseau d’accès Internet. C’est le gouvernement qui a fait et continue de faire les investissements pour le réseau de transmission. Récemment, il a autorisé les négociations pour continuer les investissements afin de créer ce qu’on appelle la boucle ouest. C’est la partie ouest du Bénin qui va bénéficier d’une couverture de réseau d’épine dorsale en fibre optique. Le rôle du FAI est de s’adosser à cette dorsale pour construire le dernier kilomètre. Là où il y a la possibilité d’avoir un accès au réseau national en fibre optique, nous pourrons construire notre propre réseau pour aller vers les abonnés qui peuvent se permettre de payer pour ce service.

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Quel est votre cheval de bataille du moment et votre prochain challenge ?

Nous pensons miser sur la technologie de la fibre optique parce que les besoins des usagers deviennent de plus en plus croissants. Avec des technologies en boucle locale radio et en faisceau hertzien, nous sommes obligés, comme ces dix dernières années, de changer et d’adapter la technologie aux besoins des consommateurs.

Avec la fibre, cela rend la tâche beaucoup plus facile parce que la technologie en elle-même permet d’augmenter les débits progressivement, et selon les besoins. Il y avait aussi la possibilité au niveau règlementaire qui permet aux FAI de déployer des réseaux d’accès en fibre optique pour connecter les abonnés.

Pourquoi le choix de la fibre optique au lieu de la LTE (Long Term Evolution) qui semblerait plus appropriée sur des marchés comme le Bénin ?

Au fait, la LTE, comme toutes les autres technologies radio, aura sa durée de vie. La LTE, c’est la 4G. Aujourd’hui, on parle beaucoup plus de la 5G qui va commencer à partir de 2020. Et comme les opérateurs mobiles ont déjà déployé la LTE, nous ne sommes pas de la même taille pour les concurrencer. Nous préférons rester dans le marché du fixe, améliorer nos prestations et laisser la LTE aux opérateurs mobiles.

En Europe et dans le reste du monde, la fibre existe depuis plus de 15 ans. Au Bénin et en Afrique, c’étaient beaucoup plus les opérateurs historiques qui avaient le monopole de tous les réseaux fixes câblés, ce qui n’est plus aujourd’hui le cas. De plus en plus, il y a eu des ouvertures de marché au Togo, au Gabon, au Kenya ; d’autres pays suivront certainement. Déployer le réseau jusqu’à l’abonné positionne le Bénin parmi les pays les plus en vue en Afrique.

Pensez-vous vraiment ce choix rentable pour ce type de marché ?

Tout à fait ! Ça sera plus rentable parce que sur le long terme, nous aurons moins d’investissement à faire sur les zones déjà couvertes. Par contre, cela nous permettra d’élargir les zones de couverture.

Vous avez installé le premier data center au Bénin. Quelle est sa plus-value et son impact sur la gestion des données à caractère numérique ?

Nous avons été les premiers à ouvrir notre data center aux entreprises locales qui souhaitent faire de l’hébergement. Malgré ceci, nous constatons qu’il y a très peu de demandes dans ce sens parce que la quasi-totalité de ceux qui hébergent leurs contenus le font encore à l’international parce que nous n’avons pas un data center de classe mondiale pour donner entière satisfaction. C’est vrai qu’en Afrique, il y a un très grand retard. A part l’Afrique du Sud, le Kenya, le Nigéria, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, nous commençons à avoir des data center où les acteurs du secteur de l’économie numérique peuvent demander à être hébergés ou à bénéficier de services de ces structures.

On vous voit participer et sponsoriser plusieurs événements sur l’entrepreneuriat et le digital au Bénin. Quelles sont vos motivations ?

Isocel, c’est une vieille start-up. Ça fait partie de notre ADN de supporter des initiatives porteuses, pour encourager la créativité et l’innovation chez les jeunes entreprises. Tant qu’on peut le faire, on essaie de le faire.

D’ailleurs, nous allons créer une offre en fibre optique pour les start-ups et les entrepreneurs, qui serait moins coûteuse que ce qu’on peut proposer à une entreprise qui est déjà établie depuis longtemps et qui a les moyens de payer une connexion plus chère.

Êtes-vous un inconditionnel de l’entrepreneuriat ?

Tout à fait ! On entreprend tous les jours, on n’arrête jamais d’entreprendre. C’est vrai que quand on entreprend beaucoup, on s’éloigne petit-à-petit de l’essentiel et on perd le cap, c’est l’erreur à ne pas commettre.

Quel regard portez-vous sur le code du numérique ?

Le code du numérique fait partie des lois les plus modernes d’Afrique. Le travail qui a été fait est remarquable. Ce projet a été longuement réfléchi et le code du numérique permet au Bénin d’ouvrir son marché et de devenir très attractif pour les investisseurs et éventuellement, devenir la plateforme numérique de la sous-région. J’espère vivement que les décrets d’application du code du numérique pourront sortir. Cela va permettre à l’éclosion du secteur.

Pour 2019, que souhaitez-vous aux Béninois ?

Je souhaite la stabilité et la paix aux Béninois. Que toutes les échéances qui nous attendent d’ici 2021 se passent dans le calme et la sérénité et je pense que les Béninois ont déjà donné des leçons dans ce sens. C’est un pays qui fait exemple du renouveau démocratique à chaque échéance et j’espère que cette tradition va continuer.

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Michael TCHOKPODO

Redacteur du magazine InAfrik

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