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Le Sénégalais Boubacar Sagna, l’innovateur humaniste qui a créé Yenni, la carte vitale de l’Afrique

C’est pour soulager ses semblables que Boubacar Sagna, Sénégalais de 37 ans a créé en 2014 Yenni, une start-up dédiée à prendre en charge les soins de santé des Sénégalais restés au pays par leurs parents de la diaspora. Si la vision de Boubacar Sagna est d’implémenter Yenni dans tous les pays africains, elle n’est présente pour le moment qu’au Sénégal dans 150 centres de santé. Le natif de la Mauritanie dont on dit qu’il est timide et introverti a effectué des études en histoire, sciences politiques et arabe littéraire en France où il a dû abandonner son rêve de devenir avocat, pour enchaîner de petits jobs afin de soutenir sa famille. Il n’abandonne pas jusqu’à intégrer, entre 2010 et 2014, la direction des relations internationales de la mairie de Toulouse. La suite ? Yenni sera créée.

Magazine InAfrik : On vous appelle le startupper humaniste, vous l’acceptez ce nom ?

Boubacar Sagna : Ce sont les journalistes qui nous donnent ces noms, c’est vous qui nous créez. Nous disons ce que nous pensons et vous, vous rajoutez le nom qui vous semble le plus cohérent. Mes amis m’appellent papa Théréso, féminin de mère Thérésa. Donc, humaniste oui. En fait, tout ce qui touche aux hommes de près ou de loin me concerne. Par exemple, j’ai même dédié le mémoire de mon master à l’histoire de l’émigration sénégalaise. Je me suis toujours senti proche de ceux qui défendent l’humain et qui considèrent que la vie est sacrée et qu’il faut tout faire pour la préserver. Si c’est ça être humaniste, oui je le suis.

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Quel déclic vous amène à lancer cette innovation révolutionnaire, Yenni ?

En 2014, le maire de Toulouse pour lequel je travaillais avait perdu les élections. Vu que je n’étais pas de nationalité française, on ne pouvait pas me titulariser dans la fonction publique. Alors, je me suis retrouvé dans  une situation où je n’avais plus d’argent. Un jour, ma tante m’appelle du Sénégal pour me demander de l’argent pour sa santé ; je n’en avais pas et je me suis senti triste [de ne pas pouvoir l’aider]. Je me suis dit :

cette tante ne va pas être soignée parce qu’elle n’a pas d’argent alors que moi en France, quoi qui m’arrive, on me soigne.

Je regarde dans ma poche et je vois ma carte vitale. Depuis ce jour, je me suis promis de créer la carte vitale de l ‘Afrique. J’ai pour habitude de dire : « il ne sert à rien de maudire la lumière, il faut allumer une torche. » Pourquoi dire que l’Afrique ne va jamais se développer ? Et pourquoi dire que l’Afrique est condamnée à l’échec alors que nous avons la capacité d’améliorer les conditions de nos semblables. C’est cela ma mission et je ne lâcherai jamais tant que je ne serai pas arrivé à faire en sorte que l’accès à la santé soit une évidence en Afrique.

Boubacar Sagna, TOP 50 ENTREPRE?EUR D'AFRIQUE
Boubacar Sagna, TOP 50 ENTREPRE?EUR D’AFRIQUE

Si vous devriez nous raconter Yenni !

Au moment où j’ai décidé de créer Yenni, j’avais juste une idée. Quand on n’a pas d’argent et qu’on a une idée, il faut s’associer à d’autres personnes. J’ai commencé à chercher des partenaires avec qui m’associer parce que je n’étais pas de nationalité française et le titre de séjour que j’avais à l’époque ne me donnait aucun droit. Mais puisque j’étais doté de force, de volonté et de courage, j’ai su attirer des gens, motiver des personnes à se joindre à moi. Et ensemble, on a créé Yenni le 1er octobre 2014.

De 2014 à 2016, cela a été le chemin de croix. C’était un moment où il fallait se battre pour convaincre les gens. En 2014, le « Cash to Heath » n’était pas très connu et les FinTech étaient aussi à leurs débuts. Nous n’avions qu’un projet très ambitieux. On a dû galérer très longtemps, travailler dur pour pouvoir convaincre les gens à nous suivre. Ainsi, nous avions mis beaucoup de temps à nous faire comprendre, à nous faire accepter et Yenni, officiellement a commencé ses premières  transactions en juillet 2017.

On pichtait, participait à des concours de part et d’autres. On a perdu beaucoup d’argent et assez d’énergie. En 2017, nous avons fait une levée des fonds en France. Très rare parce qu’on avait gagné le prix du concours Africain Rethink Awards de la diaspora en 2016 et le 14ème trophée de l’économie numérique organisé par la Région Occitanie en France et c’est en cette occasion que la clinique Pasteur de Toulouse nous a repéré et nous a financé à hauteur de 80 000 euros pour la création de notre plateforme. De 2014 à 2015, on s’est fait connaître, de 2015 à 2016, c’était la recherche de fonds mais on n’en a trouvé qu’en 2017. Du coup, le manque de moyens a émoussé certains de mes partenaires.

C’était facile de lever des fonds ?

Pas du tout. On avait été très valorisé au départ mais on a été lâché par une banque qui nous fait comprendre que l’Afrique n’est pas sûre. Or, sans l’appui d’une banque, les Fintech ne peuvent pas aller loin. Du coup, on n’a pas pu lever des fonds en ce moment. Lorsqu’on a pu, c’était auprès des particuliers et d’une entreprise mais cette levée de fonds nous a ralentis. Au lieu de nous aider à aller plus loin, elle nous a juste permis de payer des dettes.

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Concrètement, comment marche la carte vitale prépayée ?

En fait, nous avons créé une plate-forme www.yenni.org où des donateurs, des particuliers qui ont des parents en Afrique vont sur le site, s’y connectent et créent des bénéficiaires. Une fois ces bénéficiaires créés, ils mettent de l’argent exclusivement dédié à leur santé. La garantie que nous leur apportons, c’est que 1 euro mis dans la santé va directement dans ledit secteur et c’est pour nous, sénégalais de la diaspora.

Souvent, les gens nous appellent pour dire qu’ils sont malades et que nous devons leur envoyer de l’argent. Mais en réalité, cet argent sera utilisé à d’autres fins, raison pour laquelle, nous avons créé cette start-up dénommée Yenni. Elle permet à quelqu’un de se connecter sur le site internet, créer des bénéficiaires à qui il envoie une somme pour se soigner dans la structure de santé de son choix. Yenni aujourd’hui, c’est 150 centres de santé mais très peu de clients parce que nous n’avons pas levé assez d’argent pour pouvoir communiquer et être en contact avec la diaspora.

La Carte YENNI, La Santé à tout prix
La Carte YENNI, La Santé à tout prix

Quel est votre modèle économique ?

Au départ, notre modèle économique, c’était la commission sur la prise en charge parce que chez Yenni, nous avons deux offres : une qui s’appelle Serenity et qui consiste à épargner de l’argent. Par exemple, un sénégalais qui apprend que sa femme est enceinte au pays et qui décide de mettre tous les mois 30 euros dans son compte santé dédié à sa femme. Sur Serenity, la commission que nous prenons est de 3%.

Mais on n’en prend que lorsque les gens se soignent, le reste du temps, l’argent est cantonné et l’immigré peut le reprendre ou en faire du cash out. L’autre modèle qu’on avait c’était Liberty. Quelqu’un vous appelle et en one shot, vous lui envoyez de l’argent qui lui sert à aller se faire soigner. Notre modèle économique sur ce service était sur les soins effectués. Tant que la personne ne se soigne pas, on n’aura pas d’argent.

Quels sont aujourd’hui, les défis cruciaux à relever pour l’amélioration de la santé publique en l’Afrique ?

Il faut une bonne volonté politique pour améliorer la prise en charge sanitaire en Afrique et investir surtout pour digitaliser les services de santé. L’Afrique fait des bonds extraordinaires en ce qui concerne la technologie. C’est le cas de Orange avec Orange Money ; ce qui permet à l’entreprise de passer à l’inclusion financière. Je pense que nous avons cette capacité de nous approprier les nouvelles technologies. Je prends l’exemple de cette femme qui vend des poissons et utilise en même temps WhatsApp et Orange Money.

Lorsqu’une cliente lui demande si elle a du poisson, elle prend les photos et lui envoie. La personne lui demande de lui réserver les dorades, elle les réserve et on la paye par Orange Money. C’est cette capacité qu’ont les africains à utiliser le téléphone pour faire du business qu’on devrait implémenter dans le secteur de la santé.

Il faut donc digitaliser la santé ?

Absolument, il faut digitaliser la santé et le parcours de soins, il faut investir dans la santé et la cyber-clinique, investir dans l’accès financier à la santé et surtout dans la recherche. On a beau dire que l’Afrique, c’est l’avenir mais l’avenir de l’Afrique peut être retardé par une épidémie, une pandémie ou n’importe quel risque.

Il faudra veiller à l’hygiène, à la propreté pour investir dans l’équipement, dans la recherche et surtout investir dans les soignants, des aides-soignants et lutter contre les déserts médicaux. Les startups peuvent aider. Nous l’avons décidé notamment en utilisant la technologie pour faire en sorte que dans les déserts médicaux, les gens puissent se soigner à travers les cybers-cliniques, la télé médecine, la photo mais les dirigeants doivent créer un écosystème favorable à l’accès, au parcours du soin. Il faut une bonne volonté politique en sachant que sans une bonne prise en charge de la santé en Afrique, il n’y aura pas de développement.

Quelle est votre  stratégie pour couvrir tous les pays d’Afrique subsaharienne ?

Notre stratégie, c’est de nous digitaliser, de pivoter et trouver des acteurs locaux qui puissent nous aider à nous déployer rapidement. Aujourd’hui, Yenni a été la startup qui nous a permis d’apprendre à souffrir, à résister et à être résiliant. Donc, nous sommes en train de réfléchir sur des stratégies qui nous permettront de nous digitaliser, de toucher tout le monde en un temps record et de grandir en même temps que l’Afrique avec internet.

Nous savons que tôt ou tard, tout le continent sera connecté. Même si les États ne le font pas, de grandes entreprises comme Google ou Facebook le feront parce que la data africaine intéresse tout le monde. Ainsi, Yenni aussi sera connecté, on sera partout en Afrique, on va grandir en même temps que la classe moyenne africaine et internet sur le continent.

En tant que businessman, Yenni est-elle aujourd’hui  rentable?

Franchement, Yenni n’est pas rentable. Nous sommes en train de réfléchir sur une nouvelle stratégie et j’espère vous en dire plus d’ici quelques mois mais nous pensons avoir trouvé la solution qui va permettre de soigner toute l’Afrique.

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Quel rôle doit jouer la diaspora dont vous faites partie, pour le développement du continent ?

Le jour que la diaspora prendra conscience de son potentiel économique, de ce qu’elle peut faire pour l’Afrique, notre continent se développera. Je prends exemple sur les tortues de mer, c’est-à-dire les chinois qui étaient à China Town aux USA, et qui ont beaucoup investi en Chine. Les chinois de la diaspora ont beaucoup investi dans leur pays, permettant à la Chine d’être aujourd’hui à la pointe. En réalité, quand on immigre, on part avec ce qu’on sait mais notre connaissance peut servir à notre pays.

Après, il faut que la diaspora cesse d’avoir peur de l’Afrique, en étant sceptique. Il faut y croire, se battre, s’entourer [de bonnes personnes] et se soutenir. Paraphrasant cette citation de Napoléon Bonaparte qui dit que :

le jour où la Chine se réveillera, le monde tremblera

je pense que le jour que la diaspora prendra conscience qu’elle a un rôle majeur à jouer dans le développement de l’Afrique, ce jour-là, l’Afrique se développera.

Quelles sont vos relations avec les hommes politiques Sénégalais sur la question de la santé publique ?

Nous n’avons pas vraiment de relation, même si nous avons rencontré la ministre de la santé de l’époque, Eva Marie Coll Seck, qui nous a encouragés. Nous ne connaissons pas l’actuel ministre. Nous avons mis en place une association des startups de e-santé et j’espère rencontrer l’actuel ministre de la santé pour échanger sur les bonnes pratiques. Nous ne désespérons, dans l’espoir que ça se fera le plus tôt possible.

Propos recueillis par : Mahude DOSSAH / Michaël TCHOKPODO

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Michael TCHOKPODO

Redacteur du magazine InAfrik

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3 Commentaires

  1. Bonjour j’aimer Rencontrer Boubacar Sagna,
    Mon association recherche des hommes comme lui.
    Donc comment peux-on faire pour le voir.

    Cordialement

    TSHIMANGA Tresor pour Ambition Association

    1. Bonsoir. Pourriez-vous nous laisser dans la rubrique contactez nous un message pour lui avec vos contacts et références ? Nous lui enverrons.

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