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Gilles Kounou, le trublion de la transformation digitale remue l’e-santé au Bénin avec goMedical

De l’avionique militaire au génie logiciel et système d’information, la passion de Gilles Kounou, d’abord pour l’informatique et ensuite pour le numérique fait aujourd’hui de lui le brillant CEO de Open SI. Une entreprise qui s’investit dans la transformation digitale des organisations privées ou étatiques. A cheval sur des projets d’assurance, de banque et plus récemment sa propre initiative goMediCAL qui facilite la prise de rendez-vous chez un  spécialiste de la santé, Gilles Kounou est une véritable force de propositions dans l’écosystème du digital au Bénin. Parcours d’un érudit du numérique.

 

Magazine InAfrik : Comment la passion pour l’informatique vous a-t-elle conquis ?

Gilles Kounou : J’ai toujours été intéressé par tout ce qui est informatique. J’ai eu la chance d’avoir une mère qui avait un parcours en archivistique numérique. Très tôt, on avait des ordinateurs à la maison et mes premiers contacts avec le matériel informatique remontent à mes 6-7 ans. A 9 ans, quand j’allais à l’examen du Certificat d’étude primaire, je connaissais word et excel au bout des doigts sur windows 98. J’étais convaincu quand j’étais au collège que je finirais par faire un métier qui ressemble à celui que je fais aujourd’hui. Je travaille dans l’informatique pour essayer de créer de nouveaux produits. Je ne suis pas sûr que j’avais déjà à l’esprit le fait de travailler dans l’innovation stricto sensu mais je voulais travailler dans l’informatique.

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Ingénieur en avionique militaire : imposition académique ou choix de parcours ?

C’était plutôt un choix raisonné. Après mon baccalauréat série C en 2005, j’ai passé le concours psychotechnique de l’armée de l’air béninoise auquel j’ai réussi. On a reçu les bourses un an après pour faire différentes spécialités mécaniques. J’ai donc choisi l’avionique. On devait faire de l’électronique, l’informatique embarqué bord, avec une spécialisation sur des avions de chasse. Après ce concours et une année à l’Institut Universitaire de Technologies de Lokossa en génie électrique et informatique, je me suis donc envolé pour le Maroc pour apprendre et pratiquer, pendant trois ans et demi, ce métier que j’ai adoré pendant longtemps et que je n’exerce plus aujourd’hui malheureusement.

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Comment êtes-vous devenu conseiller au numérique du maire de Cotonou et qu’avez-vous pu changer ?

Mon investissement à la mairie s’est beaucoup étiolé. Je sors de la COP 21 à Paris en 2015 parce qu’on avait gagné le prix de l’innovation francophone sur un système de poubelles connectées Sisilèko qu’on développe toujours, et je rencontre par l’entremise d’une amie dont je tais le nom, le maire Léhady Soglo qui était très intéressé par ce qu’on faisait. Il voulait travailler avec de nouveaux profils qui peuvent lui apporter de nouvelles idées. Je me suis résolument engagé pour travailler au sein de la mairie et apporter des solutions. Le challenge a surtout été de réfléchir à comment moderniser l’administration municipale en créant un réseau informatisé et en développant un système d’informations dans le cadre d’une ville plus intelligente. Cette tâche a plus ou moins bien évolué. On était en phase de planification-réalisation, malheureusement on n’a pas pu terminer. Le maire a dû laisser la place à son adjoint et je ne suis pas sûr que les visions soient tout à fait les mêmes.

En quels termes se définissent vos activités avec la banque Ecobank ?

Ce que nous faisons pour Ecobank, c’est de prendre en charge la partie test, communication sur le service  Ecobank Mobile, participer à l’acquisition de clients et  mettre en œuvre les actions de marketing digital. L’application mobile d’Ecobank fait aujourd’hui à-peu-près 350 000 clients. Il s’est agi de travailler à contribuer à cette acquisition de clients multi canal pour essayer de positionner cette banque comme la première banque digitale au Bénin. Notre mission était d’accompagner la banque pour qu’elle installe son application dans l’espace  public et qu’elle  arrive à en faire une réussite au Bénin.

Votre plateforme de Fintech M&A a été choisie pour supporter le programme national de reverse-factoring et de responsabilité économique des grandes entreprises au Sénégal. De quoi s’agit-il en réalité ?

L’aventure M&A Fintech est l’expression d’un partenariat réussi entre deux compagnies Sud-Sud, entre le groupe M&A Capital, un groupe de capital-investissement et de financement alternatif pour les entreprises basé à Dakar et Open SI, dont le siège est à Cotonou. Nous avons joint nos efforts pour développer la première plateforme d’affacturage inverse de la sous-région. Et cette plateforme a été choisie par le gouvernement Sénégalais dans le cadre d’un programme de viabilité économique des entreprises. Nous travaillons avec des banques qui utilisent la plateforme pour préfinancer des besoins de fonds de roulement pour d’autres jeunes entreprises.

Techniquement, Open SI a en charge de faire fonctionner la plateforme 24h/24 car nous avons des utilisateurs très exigeants que sont les banques. La plateforme est censée supporter des processus d’affaire dont notamment : des processus d’appel d’offres et de paiement qui sont des données assez sensibles. On a la charge de la viabilité technique de la plateforme, de sa sécurité et de la délivrance des performances qui correspondent aux exigences de ces parties. M&A Capital s’occupe du côté business et travaille avec les différents acteurs qui sont sur la plateforme.

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Quelle histoire sous-tend la création de votre entreprise Open SI ?

C’est une histoire que je qualifie d’alambiqué. A la base, ce n’était pas Open SI comme on le voit aujourd’hui que nous envisagions de créer. En 2014, je tombe malade. Je sors de mon séjour à l’hôpital en étant convaincu que j’ai failli y passer juste parce que je n’avais pas de dossier médical. Le même CNHU [le plus grand hôpital public du Bénin] dont on disait qu’on n’en sort pas indemne ; j’avais une affection suffisamment grave mais j’avais des soins privilégiés. Je me suis rendu compte de la faiblesse de ce système sanitaire caractérisé par le manque d’informations fiables pour le médecin et le patient et dont ne réchappe que ceux qui ont les moyens.

Logo de l'entreprise OPEN SI
Logo de l’entreprise OPEN SI

Il est question du dossier médical qu’on consulte pour prendre des décisions correctes sur les soins à donner au patient. Beaucoup de personnes attendent uniquement le moment où il n’y a plus de solutions pour aller à l’hôpital, parce que ça coûte hyper cher. Je sors de ce séjour en me disant qu’il fallait créer une plateforme dédiée au dossier médical du patient. Je démissionne de mon emploi au bureau pays de la première boîte française qui a développé le premier système d’informations pour supporter et gérer le système Licence-Master-Doctorat dans les universités.

La vie des start-ups en 2014 étant  faite de bas, de hauts et  d’aventures inespérées,  Il fallait trouver de l’argent pour recruter et développer le dossier du patient. Ça nous a pris 4 ans. Pendant ce temps, on a fait le dossier médical du programme national de lutte contre la drépanocytose, le conseil des ministres électronique et un service en ligne pour des compagnies d’assurance. On a gagné suffisamment d’argent pour bâtir une application robuste en front office pour la partie client et en back office pour la partie gestionnaire, qui peut être utilisée par les formations sanitaires.

Finalement, votre projet de réalisation de dossier médical numérique voit le jour !

Oui !  En 2017, on a lancé goMediCAL que nous voyons comme le futur de la santé en ligne au Bénin et dans la sous-région. Notre obsession est de développer un service qui permet de régler toutes les questions liées à l’erreur médicale tout en rapprochant le patient du médecin et en facilitant son parcours dans l’univers du soin. On a lancé la première version de goMediCAL qui est en deux grosses parties. Il y a une application qui va être destinée au patient lui permettant de prendre rendez-vous auprès de son médecin, disposer d’un dossier médical qu’il peut compléter ou que le médecin peut compléter. Elle permet aussi à un Béninois de la diaspora de payer les frais de santé de ses parents au Bénin en leur déposant de l’argent dans un portefeuille virtuel qu’ils pourront utiliser au sein de notre réseau de  cliniques , médecins et pharmacies partenaires.

Il y a également une application en ligne dédiée aux formations sanitaires où on peut retrouver les rendez-vous pris, gérer l’accueil du patient, prendre de nouveaux rendez-vous pour des patients et voir les dossiers médicaux. La même application, disponible pour le médecin en situation de mobilité, lui permet de voir ses rendez-vous et mettre à jour ses horaires de consultation. On prévoit une version 2.0 qui sera enrichie avec des fonctionnalités telles que la gestion de l’ordonnance, la recherche géographique et la détection du dossier du patient à partir d’une technologie spécifique.

Qui peut s’inscrire ?

Aujourd’hui, on est sur une application tout à fait gratuite pour le patient et la clinique. Pour les patients, tout le monde  peut donc l’utiliser sans préalable aucun.  Par contre, n’importe quel médecin ne peut pas s’inscrire. Il faut être inscrit à l’Ordre des médecins et avoir un numéro d’ordre. Pour les formations sanitaires, nous faisons une vérification pour nous assurer qu’elles existent bel et bien.

Quelle plus-value goMediCAL apporte au système sanitaire Béninois ?

L’application vous permet de retrouver un hôpital, un médecin  rapidement quand il y des situations d’urgence et de pouvoir prendre rendez-vous quand il y a des plages horaires disponibles. Ensuite, elle vous évite de perdre du temps dans les salles d’attente des hôpitaux en vous permettant de prendre rendez-vous à une heure fixe où le médecin vous reçoit parce qu’il a défini en avance les différentes plages horaires au cours desquelles il peut recevoir un patient.

Le troisième avantage est que vous avez la possibilité de trouver et de prendre rendez-vous avec un spécialiste à Cotonou ou dans la ville la plus proche sans avoir à perdre du temps lorsque vous êtes hors de Cotonou.

En sus de ceci, il y a des gens qui n’arrivent pas à aller à l’hôpital de façon précoce à cause de pauvreté monétaire qui peuvent être soutenus par leurs parents qui, en toute confiance, savent que l’argent qu’ils mettent à leur disposition servira pour les soins médicaux.

Pour finir, elle vous permet de partager en  présentiel  ou à distance  votre dossier médical avec le praticien de santé. Cela  évite les erreurs médicales, fiabilise les diagnostics et facilite le suivi post -consultation ou post opératoire. Et pour nous  c’est la chose  la plus importante.

Interface de la plateforme de goMEDICAL
Interface de la plateforme de goMEDICAL

Quels sont les chiffres d’utilisation de votre application ?

 Depuis novembre 2017 que nous avons lancé cette offre, nous travaillons quotidiennement à la faire évoluer. On va avoir une trentaine de formations sanitaires dont les plus importantes du pays, 50 médecins et entre 300 et 400 rendez-vous journaliers sur la plateforme, avec la possibilité qu’on offre aux gens d’appeler par téléphone et les cliniques enregistrer elles-mêmes les rendez-vous pour le patient.

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A terme, quelles sont vos ambitions pour cette plateforme ?

Aujourd’hui, on travaille beaucoup sur les questions d’acquisition de clients, d’augmentation du nombre de téléchargements, et le challenge qui va suivre sera de stabiliser nos utilisateurs actifs. Dans un futur proche, nous allons développer et mettre en œuvre la technologie qui est censée nous permettre de mieux sécuriser notre dossier médical. On travaille sur l’ordonnance et la commande de médicaments depuis l’application. Il est clairement dans la roadmap fonctionnelle de goMediCAL d’ouvrir sur le Sénégal et la Côte d’Ivoire dans les mois à venir.

Selon  vous, comment faire du numérique un levier de croissance économique au Bénin ?

On a toujours dit que tout ce qui est hackathon, événement, concours, c’est très conjoncturel, ponctuel, et ça permet de projeter la lumière sur un phénomène qui n’en est plus un de mode aujourd’hui. Je répète inlassablement que pour réussir cette aventure à l’échelle d’un pays, il faut former et accompagner des champions. On est dans un monde globalisé où nos produits sont en concurrence avec ceux qui sont aux USA, en France. L’obligation de l’Etat, c’est de travailler sur des mesures structurelles qui vont lui permettre d’accompagner les jeunes entreprises dans ce secteur, telles que : l’exonération fiscale, l’exonération douanière, la garantie d’une part de la commande publique pour les jeunes entreprises, le support pour la CNSS, la création d’un statut particulier pour accompagner les jeunes entreprises innovantes.

Je parle également de la création d’un fonds de garantie et non d’un fonds de financement, avec un mécanisme incitatif qui pousse les banques à soutenir et financer  les jeunes entreprises. Il va falloir travailler à faire comprendre notre modèle aux banques qui verront les outils nécessaires pour nous accompagner à l’inverse d’un fonds de financement public. Il y a également nécessité de travailler sur le secteur de la formation, qui est le nerf de la guerre et de soutenir la demande en travaillant sur  la culture digitale des populations. Sans des ressources humaines bien formées, votre produit vous revient deux fois plus cher et vous n’êtes pas compétitif.

Le Bénin vient d’organiser le Forima [Forum de l’Innovation Made in Africa]. Quel regard portez-vous sur cet événement ?

J’ai toujours pensé que c’est important de placer le Bénin sur la carte de l’événementiel du numérique dans la sous-région. Ce n’était pas un forum spécifiquement dédié au numérique mais à l’innovation et au tourisme. Les sujets de l’innovation sont transversaux et la réflexion que je me suis fait est qu’on devrait peut-être arriver à coupler tous les événements publics qui sont autour de l’innovation.

Le ministère de la communication organise la semaine du numérique, et Sèmè City, le Forima. Il y a lieu de rechercher une synchronisation entre ces deux événements pour faire une grande messe dédiée à l’innovation et au numérique au Bénin. En dehors de ça, l’événement était bien, le Bénin se positionne de plus en plus sur la question de l’innovation. On n’avait pas suffisamment de personnes qui tenaient des stands sur des innovations béninoises mais c’est un pied qu’on met  à l’étrier. Il faut continuer dans cette voie pour le futur.

Gilles Kounou, CEO de l'entreprise OPEN SI
Gilles Kounou, CEO de l’entreprise OPEN SI

Quels sont les goulots d’étranglement ?

Je pense à la question de la qualité de la ressource humaine, la question du financement des startups. On a un problème profond de compréhension de notre modèle économique par les structures bancaires qui, à statut commercial, ne sont d’ailleurs pas dédiées à accompagner le financement des entreprises. Je pense qu’on peut faire mieux en termes d’infrastructures pour réduire les prix de la connexion internet, en améliorer la qualité, avoir des data center où  héberger nos données à bas coûts. Mais globalement, il y a un problème d’état d’esprit et de bienveillance vis-à-vis des start-ups de la part de l’environnement économique.

Les startups sont aujourd’hui, à la fois, craintes, et adulées sous nos cieux. Va-t-on nous accompagner franchement ou avec le frein à la main ? C’est à cette question que j’estime qu’il est grand temps de répondre.

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Michael TCHOKPODO

Redacteur du magazine InAfrik

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