ACTUALITESFINANCE & ECONOMIEPortrait investisseur

Karim Zine-Eddine : "L'Afrique a très largement pris conscience du rôle de la finance"

Le message de Paris Europlace, en direction de toutes les places financières mondiales en ce mardi 11 juillet est unamine : « Paris is ready and France is back », a prévenu Édouard Philippe, le Premier ministre dans un palais d’Armenonville, plein à craquer. L’attractivité de Paris est au centre de toutes les discussions en Europe. Et qu’en est-il de l’Afrique dans tout cela ? Justement, depuis quelques années, plusieurs responsables économiques français et africains s’activent en coulisses pour remettre à jour le « logiciel » sur l’Afrique. Parmi eux, Karim Zine-Eddine, la quarantaine, à la tête du département des études et des relations avec l’Afrique de Paris Europlace. Il veut pour preuve de ce changement de paradigme, l’accélération du digital qui transforme les économies africaines. Avec l’AfricaFinlab, mis en place l’an dernier, la place de Paris veut aller plus loin. Objectif : mieux faire connaître les marchés financiers africains et les opportunités qu’ils offrent aux investisseurs. Et bien sûr mobiliser les fonds d’investissement, plutôt en direction des valeurs cotées dans les bourses africaines. Car, malgré l’optimisme autour de la croissance africaine, le continent africain reste sous-financé. Témoin de ce dynamisme, Karim Zine-Eddine a décidé d’agir pour soutenir la création d’écosystèmes favorables au développement. Il nous explique ses axes d’approches.
Le Point Afrique : En quoi consiste la nouvelle approche de Paris Europlace en direction des places financières africaines ?
Karim Zine-Eddine : Paris Europlace, organisation représentative de la place financière de Paris, déploie une stratégie internationale qui vise à la fois la promotion de la place financière de Paris et le développement de coopérations avec les places financières internationales et en particulier les places émergentes. C’est dans ce contexte que l’Afrique financière figure naturellement parmi les priorités de Paris Europlace. Notre action africaine s’articule autour de deux axes, tout d’abord, le développement de relations bilatérales, à travers la signature d’accords de coopération avec des places financières africaines autour de thématiques spécifiques, telles que l’innovation financière, la recherche, la formation, etc. Dans ce cadre plusieurs accords de coopération ont été signés avec plusieurs places financières africaines, tel que Casablanca Finance City au Maroc, la Cosob en Algérie, la BRVM en Afrique de l’Ouest, etc.
En parallèle, Paris europlace a lancé une initiative fédérant les acteurs des places financières africaines et française, l’AfricaFinLab, laboratoire de la finance africaine, dont l’un des principaux objectifs est de mener des projets concrets et opérationnels au service du développement de la finance africaine.
Que représentent aujourd’hui les places financières africaines dans la stratégie d’ouverture de la place de Paris à l’international ?
Paris est une place financière qui est traditionnellement très ouverte à l’internationale, dans le même temps les acteurs financiers français sont très présents à l’international. Pour ce qui est de l’Afrique, les acteurs financiers français y sont très présents et contrairement à ce que l’on entend souvent, les acteurs français ne se désengagent pas de l’Afrique. Bien au contraire, leur stratégie africaine a évolué pour mieux tenir compte d’un environnement concurrentiel africain en pleine mutation. Si l’on regarde la présence française en Afrique, on se rend rapidement compte de ces évolutions. En effet, au-delà, de la présence des acteurs bancaires traditionnels, tel que BNP Paribas ou encore la Société générale, les investisseurs français sont de plus en plus présents en Afrique, via des fonds d’investissement, avec notamment les actions de la Caisse des dépôts, dans le capital-investissement et l’investissement de long terme, ou encore avec l’arrivée de nouveaux tels que Wendel et les fonds de private equity, qui s’engagent directement dans les entreprises africaines, c’est le cas notamment d’Artemis, ECP investment, Meridiam dans les infrastructures, etc. Rappelons également le rôle de l’AFD et de Proparco en Afrique.
Et réciproquement, ce qui est une preuve de la montée en puissance de l’Afrique dans la finance mondiale, on note avec satisfaction la présence croissante des banques et institutions financières africaines en France. Je pense notamment à Ecobank, ainsi qu’aux banques marocaines, qui développent une offre corporate en direction de l’Afrique, à partir de Paris. On pourrait également rajouter qu’une quinzaine de sociétés africaines sont cotées à Paris, dont certaines ont une capitalisation de plus d’un million d’euros.
Naturellement, il faut aller plus loin dans les deux sens : accroître l’activité des banques, assurances et sociétés de gestion françaises en Afrique, et en particulier mobiliser les investisseurs français aux actifs africains et accueillir en France davantage d’activités de banques et sociétés financières africaines pour lesquels la France doit représenter le principal partenaire en zone euro.

LEX4
 ©  Hervé Thouroude
Karim Zine-Eddine, est le directeur des Etudes et des Relations avec l’Afrique au sein d’Europlace à Paris. Ici le 18 février 2016.© Hervé Thouroude

Au regard de vos constats avec l’Africa FinLab, quels sont les atouts de l’Afrique dans cette nouvelle ère de la finance mondiale ?
La mise en place de l’AfricaFinLab a justement pour objectif d’accompagner la finance africaine dans la nouvelle ère de la finance mondiale qui est une finance plus directe innovante et digitale. L’AfricaFinLab a pour principal objectif d’intervenir sur les leviers qui transforment la finance africaine. Ces leviers sont nombreux. Tout d’abord, une croissance résiliente pour les économies qui ont su progressivement se diversifier, c’est le cas par exemple du Maroc, des pays de l’UEMOA, ou encore du Kenya. Cette croissance est également, endogène, portée par une demande intérieure de plus en plus solide. Ensuite, des acteurs bancaires performants, qui développent des stratégies à l’échelle du continent et contribuent activement à renforcer l’intégration bancaire et financière africaine, on note à titre d’exemple des banques telles qu’Ecobank, Standard Bank, Orabank, etc. Enfin, les développements de la finance digitale, avec une expertise particulière dans les solutions de paiement, le transfert de fonds et le développement du « mobile Banking ». Rappelons que l’Afrique compte, aujourd’hui, plus de 180 millions de personnes possédant un e-wallet, soit trois fois plus qu’aux États-Unis. Les fintech représentent un véritable levier pour la croissance en Afrique.
L’Afrique a très largement pris conscience du rôle de la finance, comme un outil indispensable à la croissance. Elle en est une condition nécessaire et de nombreux pays se mobilisent pour se doter d’un système financier dans les standards internationaux, ce qui est une excellente nouvelle.
Vous parlez de la résilience de certains pays africains dans la crise financière mondiale, mais ça ne fait pas tout… Que nous apprend cette capacité de résilience sur les possibilités de diversification de certains pays africains ?
Le tableau de bord du financement des entreprises mis en place par l’AfricaFinLab a analysé la dynamique des économies africaines pour évaluer les besoins de financement des entreprises africaines pour les années à venir. Il ressort très clairement que pour de nombreuses économies africaines la croissance est résiliente, car elle est de plus en plus endogène. Ceci veut dire que la croissance est portée par l’investissement domestique, notamment en infrastructures et le développement d’une classe moyenne, qui a plus que doublé en 20 ans, qui s’urbanise, consomme, entreprend et crée des entreprises.
Cette résilience est également la conséquence d’une stratégie de diversification des économies africaines, les matières premières ne comptent, désormais, que pour un tiers dans la croissance enregistrée au cours de ces dernières années. Les secteurs des biens de consommation, des télécommunications ou encore des services financiers se développent très rapidement.
Ces évolutions renforcent la confiance des investisseurs. Et on note en particulier le développement croissant de l’investissement africain en Afrique. L’Afrique fait confiance en l’Afrique ! Les investissements intra africains ont représenté, en 2016, nombre de projets près de 20 % du total des investissements, alors qu’ils étaient quasi inexistants, il y a une dizaine d’années.
Et enfin, l’attractivité grandissante de l’Afrique pour les investisseurs internationaux, les flux d’investissements proviennent de tous les continents, Europe, Asie (Chine, Japon), Amérique (États-Unis). Pour l’année 2016, les investissements directs étrangers (IDE) ont représenté près de 60 millions de dollars.
Quelle place pour les acteurs africains de la finance digitale dans cette transformation ? Quelle carte la fintech africaine peut-elle jouer ?
Le rôle de la finance digital sera déterminant dans les économies africaines des années à venir. Le développement des solutions bancaires mobiles en Afrique est une preuve de la capacité de l’Afrique à avancer rapidement dans ce domaine.
Cependant, les défis sont encore nombreux : accélérer l’inclusion financière ; développer de nouvelles solutions de financement adaptées aux besoins des entreprises africaines, telles que le crowdfunding ; mobiliser l’épargne domestique en facilitant l’accès aux produits d’épargne, etc.
La fintech africaine devra être créative, innovante et surtout déployer des solutions interopérables pour accélérer l’intégration financière en Afrique, l’approche des fintechs sera à ce titre déterminante.
Le Brexit commence déjà à impacter les financements internationaux des États et grandes entreprises africaines, quelle carte la place de Paris peut-elle jouer pour être plus présente dans les circuits financiers africains ?
Le Brexit va fortement impacter la finance africaine, en particulier les économies dont les liens financiers avec la place financière de Londres sont forts. Il s’agit, notamment des principaux pays anglophones, le Nigeria, le Kenya l’Afrique du Sud, etc. Les échanges financiers entre ces pays et le Royaume-Uni seront perturbés au fur et à mesure que les accords commerciaux conclus sous l’égide de l’UE devront être renégociés de manière bilatérale. Par ailleurs, la chute de la monnaie britannique impacte, d’ores et déjà, les flux financiers en direction des pays comme le Nigeria, dont la diaspora investie directement dans la Bourse de Lagos.
Ensuite sur le marché des dettes souveraines, l’impact sera certainement important dans les années à venir, puisque la dette ne devrait plus être facilement placée auprès des investisseurs européens. La place financière de Paris à une carte à jouer dans ce domaine en devenant, la porte d’accès aux financements internationaux pour les entreprises, les banques et les États africains.
Comment voyez-vous la finance africaine de demain ?
À l’image du modèle identifié par le FinLab, la finance africaine sera une finance plus directe et donc moins intermédiée, mais dans laquelle les banques continueront à jouer un rôle pivot, pour apporter crédits aux entreprises, mais également accompagnant et conseillant les entreprises, qui souhaitent aller sur les marchés financiers. La finance africaine sera également, digitale et donc fortement consommatrice de compétences et d’expertise.
Le système bancaire et financier africain devra, au préalable, avoir fait sa mutation progressive vers une plus grande rationalisation des activités, ce qui passera forcément par des restructurations à l’échelle du continent, qui vont certainement autant concerner le secteur bancaire que celui des marchés boursiers.

Articles Liés

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer

Adblock détecté

S'il vous plaît envisager de nous soutenir en désactivant votre bloqueur de publicité