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Teddy Kossoko, le capitaine du studio Masseka Games, révèle l’Afrique par des jeux vidéos

Teddy Kossoko est le développeur de Kissoro Tribal Game, un jeu vidéo pour mobile basé sur l’Awale, historique jeu de société africain. Lancé le 17 février dernier, le titre est encensé partout dans le monde. Son créateur, centrafricain résidant en France et titulaire d’un master en méthodes informatiques appliquées à la gestion d’entreprise de l’IUT de Blagnac, s’est confié au Magazine InAfrik sur le succès de son jeu, ses projets et ses ambitions pour Masseka Games, son studio de jeu vidéo.

 Magazine InAfrik : Comment est née l’idée de Kissoro Tribal Game ?

Teddy Kossoko : Tout a commencé en 2012, à mon arrivée en France. Quand je disais que je venais de Centrafrique, on n’arrivait pas à situer mon pays sur une carte parce qu’ils ne le connaissaient tout simplement pas. J’ai été encore plus décontenancé de remarquer qu’en France, beaucoup de personnes ne savent rien de l’Afrique et sont restées bloquées sur des images de savane, qui ne correspondent en rien à l’état actuel du continent. Puis au fil des mois, j’ai constaté l’importance des jeux vidéo et leur poids culturel énorme.

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Il faut savoir que là-bas, presque tout le monde y joue. Durant mes études, j’ai rencontré quelqu’un qui avait réussi à développer son jeu tout seul. J’ai alors pris conscience que c’était possible de faire pareil. Alors, à la fin de mes études j’ai décidé de créer un jeu qui mettrait en avant la Centrafrique et par ricochet le continent africain. Je me suis mis à la recherche d’une idée de jeu, mais c’était plus compliqué à trouver que je l’imaginais. Puis je me suis rappelé une maxime qui me tient beaucoup à cœur :

lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens

J’ai alors décidé de me baser sur les jeux de sociétés qui existent déjà en Afrique, notamment dans mon pays. Et là, il y a le Kissoro (plus connu hors de Centrafrique sous le nom d’Awale) qui m’est venu de façon naturelle. Ensuite j’ai essayé de répertorier les versions du jeu disponibles sur mobile. Et surprise, je n’ai trouvé qu’une version de Kissoro, développée par des indiens.

Pour un aussi grand continent que l’Afrique, qui compte 54 pays, qu’aucun développeur n’ait pensé à faire un jeu de Kissoro pour mobile, c’est très étonnant. J’ai alors décidé de construire un jeu sur le Kissoro, tout en créant autour, un univers, des personnages et une histoire, qui permettraient de donner au joueur une expérience riche et intéressante. J’ai commencé en 2014 et ça m’a pris 3 ans pour développer le jeu. Après il m’a fallu une année pour m’occuper de la communication et de toutes les autres parties annexes du travail. La version finale du jeu est sortie le 17 février dernier.

Le Jeu Kissoro
Le Jeu Kissoro

Finalement, avez-vous travaillé seul sur le projet ?

Non. En dehors de moi, il y a eu un graphiste, pour le dessin, et beaucoup d’étudiants étrangers que j’ai rencontré ici, en France, qui ont travaillé sur le jeu pour le traduire. Il faut savoir que Kissoro Tribal Game est disponible en 6 langues : en français, en anglais, en espagnol, en portugais, en russe et en japonais. Enfin, il y a eu un étudiant en animation qui a travaillé sur la vidéo promotionnelle du jeu et une autre personne qui a travaillé sur les voix Off.

Combien vous a coûté la réalisation du jeu ?

Créer ce jeu m’a coûté plus de 25 000 euros, soit plus de 15 millions de francs CFA.

Comment avez-vous réussi à débloquer un tel financement ?

Dans un premier temps en travaillant. J’ai un emploi en parallèle de mes études. Tout ce que j’y gagnais, je le mettais dans le jeu. C’est comme ça que j’ai financé 90 % de Kissoro Tribal Game. A un moment, c’est devenu très compliqué pour moi de continuer à satisfaire mes besoins quotidiens tout en finançant le jeu. J’ai alors lancé une campagne de crowdfunding, le financement participatif, et c’est comme ça que des gens, un peu partout dans le monde m’ont permis de réunir 5 000 euros, environ 3 millions de francs CFA. Grâce à cette somme, j’ai pu finir le jeu.

Quel est le retour du public par rapport à la version finale de Kissoro Tribal Game ?

Le retour est très positif, pour commencer, en Afrique, d’où de nombreuses personnes m’écrivent pour me féliciter et me demander des conseils sur la création d’un jeu vidéo. Ensuite, il y a des étudiants qui présentent le jeu dans des exposés. Il y a aussi les journalistes qui me contactent pour que je leur raconte mon histoire. Enfin, il y a les institutions. Par exemple, l’UNESCO va organiser une semaine culturelle africaine et m’a invité à y présenter Kissoro Tribal Game et expliquer comment on peut dématérialiser les jeux de société africains pour les conserver.

En plus de tout cela, 11 000 personnes ont téléchargé le jeu en à peine un mois et demi. 8000 d’entre elles l’ont téléchargé sur Android et les 3000 autres sur IOS. J’ai entre 250 et 300 joueurs par jours. Tout ça, ça me rend heureux.

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Le jeu peut-il être rentable à court ou à moyen terme ?

En fait, il ne sera jamais rentable parce que je ne l’ai pas créé pour ça. J’ai développé ce jeu essentiellement pour avoir de la visibilité pour, une fois connu, créer des jeux qui seront rentables.

Une image de communication sur le jeu
Une image de communication sur le jeu

Quels développements prévoyez-vous pour Kissoro tribal game dans ce cas ?

Bien évidemment je vais rajouter quelques mises à jour, rajouter des fonctionnalités et peut-être du jeu en ligne gratuit, mais pour l’instant je suis concentré sur Masseka Game, le studio que je suis en train de créer.

Justement, à propos de ce studio, j’ai lu que vous souhaitez créer le premier studio africain de jeu vidéo. Pourtant il existe des studios africains comme Kiro Games, déjà très connus. Pouvez-vous nous expliquer ?

 En fait, mon ambition c’est de créer le premier studio dédié au jeu africain, mais basé en Europe

Avez-vous déjà une idée des jeux que vous comptez y développer ?

Nous travaillons actuellement sur un jeu d’aventure assez ambitieux. Il raconte l’histoire de Guimonwara, un inspecteur centrafricain qui va se retrouver dans le passé, les années 1400, au terme du règne de Sonni Ali Ber qui dirigeait l’empire Songhaï. L’inspecteur devra résoudre le mystère de la mort de l’empereur. Le joueur va alors découvrir ce qu’était l’empire Songhaï à l’époque et qui est Sonni Ali Ber. Le but est clairement de faire découvrir au joueur l’empire, l’époque et sa culture et des choses comme le droit des femmes. Le but est aussi de faire savoir qu’en Afrique on a eu des conquérants.

Dans votre travail, est-ce qu’il y a d’autres développeurs qui vous inspirent ?

 En fait, je ne suis pas un geek. Je ne suis pas vraiment un joueur et mes modèles ne sont pas dans le domaine du jeu vidéo. Mon inspiration vient des gens qui se sont battus pour changer les choses. Je veux parler de personnes comme Martin Luther King, Steve Jobs, qui sont allées à contre courant de la pensée de leur époque pour créer et innover.

En tant que développeur, quel serait ce qui vous ferait dire « j’ai réussi »?

Ce serait de voir une industrie du jeu vidéo se développer en Afrique. Actuellement, les développeurs ont du mal à vendre leurs jeux. Je pense d’ailleurs très souvent à créer un site d’achat et de vente de jeux vidéo. Si je réussis ça, je crois que j’ai de quoi être fier.

De plus en plus, des évènements dédiés aux jeux vidéo sont lancés sur le continent, pas seulement pour les joueurs mais aussi pour les développeurs. Ce genre d’initiatives peut-il avoir un impact réel ?

Leur impact peut être énorme parce qu’ils montrent que l’industrie du jeu vidéo, c’est quelque chose de sérieux. En Afrique, les familles ont tendance à penser que c’est « juste du jeu » et ne prennent pas les métiers liés à l’industrie très au sérieux. Les évènements peuvent permettre de sensibiliser la population africaine. Ils servent à montrer que derrière les jeux vidéo, il y a des humains, des emplois, une économie, un écosystème. Les évènements dédiés aux jeux, seuls, ne feront pas prendre conscience de tout cela, mais, c’est un bon début.

Un autre gros problème du jeu vidéo en Afrique, c’est la chaîne de commercialisation. Comment pensez-vous qu’on peut créer un circuit de commercialisation efficace sur le continent ?

Je vais partir de l’exemple de mon jeu. Pour y accéder, sur Google Play ou l’Apple Store, il faut avoir un bon smartphone et une connexion internet de qualité. Pourtant, la connexion n’est pas forcément de bonne qualité partout en Afrique. A ce niveau, je pense qu’il faut créer un store adapté aux réalités du continent, notamment à ses débits de connexion. Ensuite, il faut mettre en place un système permettant aux développeurs de vivre de leurs jeux.

Sur Google Play et les autres catalogues d’applications, il faut avoir Paypal ou d’autres moyens de paiement qui ne sont pas vraiment très utilisés sur le continent. Pour moi, un store qui permet de payer les applications par Mobile Money serait beaucoup plus adapté. Une fois qu’on a réussi à faire vivre les développeurs, on peut former des commerciaux de jeux vidéo et ainsi de suite.

En Afrique, la grande majorité consomme des jeux vidéo piratés. Qu’est ce qui assure au développeur africain que son jeu sera bel et bien acheté sur le continent ?

Rien du tout. Déjà il faut faire en sorte que les jeux soient accessibles. Personnellement, je pense qu’il ne faut pas sauter les étapes que les autres pays, hors du continent, ont traversées dans la mise en place d’industries locales du jeu vidéo. Essentiellement, il faut partir du système des salles de jeu. Les pays européens et asiatiques sont notamment passés par cette étape avec les salles d’Arcade.

Plus simplement, les clients des développeurs seront dans un premier temps, ces salles de jeu. Ainsi, les gérants de salles achèteront les jeux et leurs mises à jour avec leurs revenus, puis, au fur et à mesure que le pouvoir d’achat augmentera, les gens pourront se procurer des jeux de manière individuelle. Tout doit partir des salles de jeu. Plus elles sont fréquentées, et à ce niveau les gérants doivent pratiquer des coûts attractifs, plus vite l’industrie africaine du jeu vidéo se mettra en place.

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Pensez-vous que l’Afrique, en pleine quête de développement économique, a le temps et les moyens de travailler au lancement d’industries du jeu vidéo ?

Étonnamment, quand on pense développement en Afrique, les gens pensent pétrole et autres secteurs industriels. Pourtant, l’industrie du jeu vidéo est l’une des plus rentables dans le monde. Dans sa révolution numérique, l’Afrique est en train de négliger le jeu vidéo, alors que cette industrie pourrait générer d’importants revenus sur le continent.

Propos recueillis par Servan Ahougnon

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